Quand Menie Grégoire donnait la parole aux agricultrices
Moi Agricultrice
Ce titre d'un film documentaire réalisé par Delphine Prunault, diffusé le 23 février 2022, sur LCP met en scène des portraits d'agricultrices qui témoignent pour certaines de leur lutte depuis 60 ans pour être reconnues agricultrices à part entière et non seulement épouses, sans statut professionnel, ni droits à la retraite. Il est disponible en replay sur lcp.fr et sur france.tv.
Lors de son enquête, la réalisatrice Delphine Prunault a rencontré des femmes qui lui ont parlé de l'implication de Menie Grégoire pour le monde rural, notamment par sa fonction d'enseignante à l'Institut de formation des cadres paysans. Mais c'est grâce à ces émissions, à plusieurs reprises, en avril 1969, en mars 1972 et en avril 1976 que Menie Grégoire a donné la parole aux "femmes rurales", nom sous lequel elles sont mentionnés à l'époque.
Les Archives d'Indre-et-Loire, grâce à la richesse du fonds Menie Grégoire (66 J) gardent témoignage de ces lettres d'agricultrices envoyées à Menie Grégoire et qui relatent leur quotidien.
Avril 1969 . Les femmes rurales répondent à Menie Grégoire.
Du 14 au 18 avril 1969, Menie Grégoire a consacré ses émissions de 15h aux femmes rurales. D'après le bilan établi à la fin de la semaine par RTL (AD37 66 J 253), il ressort que la situation varie selon le statut professionnel : agriculteur , petit exploitant ou ouvrier agricole.
Pour les agriculteurs qui exploitent plus de 100 hectares, les femmes participent à la gestion du budget, améliorent l'habitat et gagnent leur indépendance de femme, notamment grâce au permis de conduire.
Les petits exploitants de moins de 40 hectares ont de grandes difficultés. Les femmes ont tous les soucis à supporter, aucune aide ménagère, " le mari à aider, les poules, les vaches". Pas de dimanche, pas de vacances.
Pour les femmes d'ouvriers agricoles, la vie est difficile en raison du faible salaire. "Elles tirent le diable par la queue" (seule similitude pour elles avec les femmes d'ouvriers) mais sont résignées.
Toutes ces femmes d'agriculteurs, d'exploitants ou d'ouvriers n'ont été unanimes que sur un point : une semaine d'émission de Menie Grégoire ne suffirait pas pour traiter tous les problèmes des femmes rurales.
16 avril 1969. La lettre d'un groupe de jeunes filles du Calvados.
Cette lettre ( n°3637 AD37 66 J 44) a été lue à l'antenne. Comme elle est assez longue, seuls ont été choisis les extraits mis entre crochets, au crayon.
Le groupe de jeunes filles (18-25 ans) met en avant 3 problèmes :
- le métier d'aide familial, sans statut
- l'emprise du milieu agricole qui emprisonne les filles
" Il faut souvent une bonne dose de volonté et de courage pour sortir de son village et rencontrer d'autres jeunes"
- le danger de perdre son métier, si on n'épouse pas un agriculteur, à cause des difficultés d'exercer si on est célibataire.
La réponse de Menie Grégoire
Comme les lettres étaient choisies à l'avance, contrairement aux appels téléphoniques, qui étaient en direct , Menie Grégoire préparait à l'avance le commentaire de la lettre, qui était lue à l'antenne, au début de l'émission.
Ce texte de réponse était ensuite archivé avec la lettre et nous permet d'en avoir connaissance.
Menie Grégoire rappelle ce qu'est un aide familial dans le monde agricole :
un jeune (garçon ou fille) qui travaille dans la ferme de ses parents, mais qui n'a le statut professionnel d'un ouvrier agricole, ni salaire. Elle prépare ensuite ses arguments : C'est la vieille tradition patriarcale paysanne du père qui a autorité sur ses enfants. Cela pourrait à la rigueur se comprendre quand les enfants sont mineurs, mais quand les jeunes sont mariés, cela continue, il y a des aides familiales de 40 ans avec des enfants.C'est inacceptable. Pour que cela change, il faut que vous vous battiez fermement .
A l'inquiétude des jeunes filles qui n'osent pas sortir de leur village, Menie Grégoire répond que la barrière n'est pas à l'extérieur mais à l'intérieur d'elles-même à cause de la peur d'agir.
Menie Grégoire termine en refusant qu'il y ait un enseignement spécialisé dans les collèges agricoles avec des diplômes de techniciens pour les enfants d'agriculteurs mais préconise qu'ils suivent le même enseignement général que les citadins.
La lettre du 8 mars 1972
Une bergère du plateau de Millevaches
Cette lettre écrite le 4 février 1972 a été annotée directement sur l'enveloppe par les assistantes de Menie Grégoire qui faisaient une synthèse du contenu de la lettre, en en citant même quelques extraits. Le texte commence au dos : Une bergère du plateau de Millevaches. "un beau pays que j'aime trop peut-être". Pays rude. 2 filles 18 et 25 ans.
"Je vis en pantalons, je ne vais jamais chez le coiffeur, jamais au restaurant. Comme il m'arrive parfois d'avoir envie de toutes ces choses. Ecrasée par trop de travail, je n'ai jamais le temps". Quand elle garde ses troupeaux, lit, écoute la radio. Aimerait écrire un livre, Décrit la naissance (suite au devant de l'enveloppe) d'un agneau très joliment et fait rapprochement avec commentaire de Menie sur bébé-poubelle. [Allusion à une émission où une lycéenne avait dit qu'elle avait mis son bébé à la poubelle ]. Son mari exploite sa propre ferme avec sa soeur.
Les assistantes ont rajouté sur l'enveloppe que cette lettre était précieuse et pourrait faire l'objet d'une diffusion pour l'émission du 8 mars.
La réponse de Menie Grégoire
A partir de cet exemple précis de la vie d'une agricultrice, Menie Grégoire élargit le débat sur la condition des femmes : les citadines, qui avaient fait l'objet de l'émission de la veille, le 7 mars 1972, et les femmes rurales. Elle pose la question de "l'esclavage" des femmes et de quelles chaînes, elles pourraient se délivrer. "Ce dialogue entre les femmes citadines et rurales est important car ce n'est pas un dialogue d'intellectuelles mais de vraies femmes plongées dans la vraie vie". Elle termine son texte de présentation par ces mots : "Je sais que vous me direz comme Simone de Beauvoir "l'esclavage des femmes , ce sont les enfants. Il faut libérer la femme de la maternité". Non, vous parlez comme des vraies femmes, celles qui ont des enfants. Celles qui accouchent et font accoucher des brebis, en cherchant comment on peut rester des êtres libres."
Et en 1976
4 ans après, en avril 1976, Menie Grégoire consacre une émission aux agricultrices.
Le débat porte sur la subordination des femmes d'agriculteurs qui après avoir subi l'autorité de leur père subissent celle de leur mari. Menie Grégoire conclue par cette remarque sur la condition féminine.
"Eh bien, non, on n'est pas heureux quand on veut être des personnes à part entière et quand on vous en refuse le droit"
Une phrase qui illustre bien le combat mené par Menie Grégoire pour le droit des femmes.