Deux mots pour te dire que je suis toujours en bonne santé ....
Les Archives d'Indre-et-Loire s'enrichissement régulièrement de correspondances écrites par les soldats pendant la Première guerre mondiale. C'est ainsi qu' a été reçu en don en 2018 un ensemble de 370 cartes postales qui concernent pour une grande moitié Roger Champigny et sa famille auquel s’ajoute un autre ensemble qui concerne Elie Laurain et sa famille.
Une correspondance d’une cinquantaine de cartes postales, écrites du 11 octobre 1914 au 16 septembre 1918 par Elie Laurain, adressée à son épouse et ses amis, témoigne de ces années passées sur le front. Une dizaine de cartes postales, écrites par son épouse Marie Laurain, complètent cette correspondance de guerre.
Louis, Elie Laurain est né le 27 février 1876 à Braye-sous-Faye, son père Elie Laurain, cultivateur, est alors âgé de 22 ans et sa mère, Louise Bassereau, âgée de 20 ans.
Selon sa fiche matricule (classe 1896, matricule 1104, Châtellerault (AD86), il effectue son service militaire du 13 novembre 1897 au 7 septembre 1898 comme soldat de 2ème classe au 131ème Régiment d’infanterie.
Il épouse à Champigny-sur-Veude, le 25 septembre 1903, Marie Beaupuy. En 1911, il figure avec son épouse dans le recensement de population de la commune de Champigny-sur-Veude et exerce la profession de journalier.
En 1914, Il est mobilisé et incorporé le 7 août 1914 au 70ème Régiment d’infanterie. Il est cité à l’ordre du Régiment (date non indiquée) :« Agent cycliste d’un dévouement absolu, a fait chaque jour la liaison entre les troupes en secteur et cela notamment du 16 août 1917 au 20 janvier 1918 au nord de l’Aisne dans un secteur très bombardé. ». Il est décoré de la Croix de Guerre. Il est démobilisé le 25 janvier 1919.

La première carte postale est envoyée le 11 octobre 1914
Chère Marie, je t’envoie cette carte [pour] te dire que je suis toujours en bonne santé et mes cousins aussi. Il tombe de l’eau beaucoup en ce moment. Je crois que les vendanges ne vont pas être très belles et pour nous cela n’en sera meilleur non plus, car il faut compter que la guerre va durer plusieurs mois. Pour la ferme de maison, il ne faut pas te gêner pour la payer, il faut mieux que tu gardes ton argent au cas où tu serais malade, comme on ne peut pas en retirer facilement de la caisse d’épargne et quand tu en auras besoin, tu pourras en demander à M. Ménard puisqu’il nous en doit. Nous on a pas l’occasion de dépenser beaucoup, moi j’ai encore 90 F de reste, je crois que ça me mènera loin. Pour cette ferme de maison, il y en a beaucoup cette année qui paieront pas tout de suite, enfin si ça les gêne et qu’il le réclame, tu feras pour le mieux. Je ne vois plus rien à te dire pour le moment, je vais envoyer une carte à notre oncle .
Celui qui t’aime pour la vie et t’embrasse
Elie Laurain
Le début de la guerre
Le froid s'installe. Dans une carte datée du 14 novembre 1914, il demande à sa femme de lui envoyer des chaussettes, une paire de gants et un couteau, qu'elle devra mettra bien au milieu du paquet, pour ne pas transpercer le colis. Le 19 novembre 1914, il répond qu'il a bien reçu le couteau, les chaussettes, les gants et le mouchoir.
Le 26 novembre 1914, il envoie une carte représentant le bourg de Plailly dans l'Oise. "Il fait beaucoup moins froid que d’habitude. La neige a fondu mais il fait un grand brouillard, je m’étonne de ne pas être enrhumé" .
Le 14 décembre 1914, il est passé à Chantilly puis a cantonné à Creil ; « Nous commençons à voir des maisons démolies par les allemands »
Les 16 et 17 décembre 1914, les cartes postales représentent Cinqueux dans l’Oise, lieu de cantonnement, et indique le régiment dont il fait partie : 69ème territoriale , 8ème compagnie, 71ème brigade, 86ème division.
Le 30 décembre 1914, il redemande des paires de chaussettes et une montre car il trouve le temps long de ne pas avoir l’heure, il réclame aussi de l'alimentaire : une part du chocolat et du fromage .
L'année 1915
Elie Laurain envoie le 10 janvier 1915 une carte d'heureuse année.
Chère femme, j’ai reçu mes affaires hier samedi 9, mes chaussettes, ma montre, le chocolat et la boite de sardines, je suis bien content, ma montre marche bien. Merci, maintenant, je n’ai plus besoin de rien, je suis en bonne santé, voilà le temps qui se remet au sec. J’ai trouvé une jolie carte, je te l’envoie en te souhaitant une bonne année au cas où tu n’aurais pas reçu mes autres lettres. Je n’ai pas grand-chose à te dire pour le moment. C’est aujourd’hui dimanche, nous avons repos. Je termine ma carte en t’embrassant bien des fois.
Les autres cartes permettent de connaître les conditions de sa vie de soldat.
Le 13 février 1915, il écrit dans la tranchée, il pleut mais heureusement il a sa pèlerine en caoutchouc .
« Nous sommes voisins avec les Boches, on les entend causer de nos tranchées, ça ne fait rien, on ne se fait pas de bile quand même, demain on nous emmène 4 jours au repos, ne t’inquiète pas, nous nous en tirerons » .
Le 26 février 1915, sa compagnie est sortie des tranchées et est au repos pour 4 jours. Le canon a grondé très fort mais il s’y habitue. "On voyait les aéroplanes français et allemands qui se battaient. C’était curieux. On n’a pas attrapé de mal ni les uns ni les autres, tu vois qu’on est bien caché. "
Le 14 mars 1915, il a reçu un colis de ses frères : une petite bouteille d’eau de vie, du chocolat , du saucisson (qu’il n’aime guère) et des œufs durs qui s’étaient écrasés.
Le 14 mai 1915, il envoie une carte montrant l’entrée d’une tranchée et indique le lieu où ils sont cantonnés : Roye-sur-Matz, alors qu'il n'a pas le droit de l'écrire. Il ajoute ces mots à cause de la censure « Tant pis, si la carte est arrêtée »
Le 11 juin 1915, Il décrit l’abondance des récoltes mais déplore qu’il n’y ait personne pour les ramasser.
Les cartes envoyées par son épouse Marie
Les sujets représentés évoquent les figures féminines protectrices et la famille (bien que le couple n'ait pas d'enfants).
Le 12 février 1915, elle est heureuse de le savoir en bonne santé et d'apprendre que le capuchon qu’elle lui a envoyé lui rend service.
Le13 mars 1915, elle envoie une carte postale représentant Champigny-sur-Veude, la commune où ils résident.
Son orthographe est plus hésitante que celle de son mari.
"Cher ami. Je fais réponse à ta lettre que j’ai recu hier. Tu me dit que Babin ta fais voir le fotografe de sa femme. Voilà lomtemp que jé pensé moi aussi mais il faudrais que jaille à Chinon et ça ne mais pas commode. Enfin ca va pas bien loin, il faudrait mieux la fin de la guerre, enfin il faut prendre courage, ca viendra peut-être…...Je finis ma carte en t’embrassant bien des fois, mais je suis toujours en bonne santé. Marie.
Le 8 septembre 1915, elle lui a envoyé un colis : 1 livre de chocolat, 6 fromages et 2 pelotes de fil jaune.
L'année 1916
Le 26 janvier 1916, Marie Laurain est allée à Richelieu et a acheté une bouteille contre les poux,
elle lui précise qu’il faudra qu’il se frotte la peau avec un morceau de tissu mais lui écrit de faire attention qu’il n’en tombe pas dans les « zieus car sait du vrai poison et que cela mange même les bagues en or » .
Le 1er avril 1916, Elie Laurain décrit des soucis d’argent .
Le 8 mai 1916, il espère la fin de cette guerre.
« Moi je me porte toujours bien, aussi je n’ai jamais été seulement une minute malade. On est encore plus heureux que ceux qui se plaignent toujours et il n’y en manque pas. Enfin on verra peut-être le bout, je crois que ça sera fini pour le mois de septembre ou la fin d’août. "
Le 11 mai 1916, il évoque la venue d’un photographe qui les a pris en photo pour effectuer des tirages sur cartes postales . Malheureusement cette carte le représentant ne figure pas parmi celles qui ont été conservées.
Le 30 mai 1916, il est retourné dans les tranchées. Il évoque de nouveau la censure car il a reçu la lettre d’un ami soldat lui aussi et s’est aperçu qu’elle avait été décachetée mais « il n’y avait rien de mal dessus , car on ne peut pas mettre grand-chose. »
L'année 1917
L'année 1917 est considérée comme l'année de la lassitude et c'est ce qu'on ressent dans les cartes envoyées par Elie Laurain. Les cartes colorées de fleurs alternent avec les vues en noir et blanc des villages détruits de l'Oise et de l'Aisne.
Le 15 février 1917, Il explique qu'il n’a pas besoin qu’on lui envoie des colis car avec un peu d’argent « on trouve à acheter à peu près ce qu’on veut et cela ne vaut pas plus cher que dans les autres régions.... Pour nous, c’est toujours la même chose, nous sommes toujours à la même place, en attendant, la guerre va bientôt finir. »
Le 5 avril 1917 ,« La veille, il est tombé de la neige, on attend le dernier jour de la guerre qu’on voudrait bien qu’il soit arrivé. Tous ces sales boches, avant de reculer, ont coupé tous les arbres à fruits, ils ne laissent rien ».
De mai à juillet 1917, les phrases rassurantes se répètent : « Deux mots pour te donner des nouvelles qui sont toujours bonnes , je suis en bonne santé …je n’ai pas grand-chose à te dire…
Je termine en t’embrassant bien des fois. Ton ami qui t’aime beaucoup . Elie ».
En août, il envoie des cartes représentant l’église détruite de Roye et le bourg de Fismes dans la Somme.
Le 27 décembre 1917, il envoie une carte de bonne année. Il y a toujours de la neige. Il fait allusion à un ami Denis « qui lui aussi est las de la guerre » .
L'année 1918
Le 27 février 1918, Marie Laurain adresse une carte "Rêve d'amour" à Elie Laurain pour son anniversaire, il a 42 ans.
Le 12 mars 1918, Elie Laurain évoque une permission qu'il doit passer en Touraine la semaine suivante. .
Le 7 juin 1918, il a reçu des colis qui n’étaient pas abimés.
Le 16 septembre 1918, il se plaint que le courrier fonctionne mal et qu’il reçoit mal ses lettres.
Ainsi s'achève la correspondance entre Elie Laurain et son épouse Marie. Il est démobilisé le 25 janvier 1919. En 1921, il figure toujours avec son épouse dans le recensement de population de la commune de Champigny-sur-Veude. Ils devaient habiter dans le bourg. Il exerce toujours la profession de journalier.
Ces cartes postales illustrent une fois de plus l'importance psychologique de la correspondance pendant la Première guerre mondiale. Chacun veut rassurer l'autre. Le " Je suis toujours en bonne santé " du soldat est la seule manière de dire "je suis toujours vivant". Elie Laurain ne se plaint jamais malgré les conditions épouvantables qu'il a du connaître dans les tranchées, la boue et le froid. Il a neigé en avril 1917 ! De son côté, son épouse lui demande conseil pour les affaires financières mais ne veut pas l'inquiéter.
On peut noter aussi l'importance du message inscrit sur la carte et du réconfort qu'il devait apporter:
" Que ma pensée à tire d'aile vous apporte une joie nouvelle ".
" S"aimer, ne faire qu'un, fondre ensemble deux coeurs, voilà la vraie sagesse et voilà le bonheur ".